Groix, il y a très très longtemps.

Tout a commencé un beau jour (la météo n’existait pas mais comme d’habitude il faisait beau à Groix).
En ce temps là (que personne ne peut dater) il y avait sur l’île deux familles les Primiture et les Piwisi . N’ayant pas de généalogistes à l’époque,on ne sait pas encore aujourd’hui qui elles étaient et comment elles étaient arrivées sur le caillou qui lui, c’est sûr, n’était pas encore une île.
En effet , après une gestation très longue et très difficile, il fallut attendre l’arrivée du premier médecin,le docteur Mabuze pour qu’il puisse couper le cordon ombilical. Mauvais travail d’ailleurs dont il reste encore des cicatrices qu’on a appelées les Truies, les Errants, Les Trois Pierres …
Donc, tout ce qu’on peut supposer, c’est que ces deux familles remontaient au temps de la première colonisation, celui d’avant les pyramides .
Il semblerait d’après les « anciens » qu’elles vivaient en bonne entente mais comme les vieux parlent tout le temps du « bon temps », de leur jeunesse et au vu de la situation actuelle, on peut avoir des doutes.
Bref, il semble bien qu’en fait ces deux clans s’ignoraient complètement et vivaient chacun leur vie. Ils avaient quand même déjà éprouvé le besoin de fixer des limites à leur territoire et le menhir de Kermario (-4000 ans environ) marquait symboliquement la frontière à ne pas dépasser.
Et c’est là que tout faillit basculer.
Tout commença par un problème de démographie.
En effet le climat était très différent des deux cotés de l’île que se partageaient les deux familles. A l’Ouest, à Piwizi, il faisait beaucoup plus froid qu’à l’Est à Primiture (C’était dû à l’altitude beaucoup plus élevée de cette partie de l’île !)
Dés lors, les Piwisiens , pour se tenir au chaud, passaient beaucoup plus de temps sous la couette que les Primituriens qui eux passaient leur temps sur leurs plages de sable fin.
Le temps et la couette aidant, la population de Piwisi devint rapidement beaucoup plus nombreuse que celle de leurs voisins (qui, comme je l’ai déjà dit, les ignoraient)
Au début, cela ne posa pas de problème. Quand un (une) Piwisien(ne) cherchait quelqu’un pour le(la) mettre au chaud sous sa couette, il (elle) partait sur ce qu’ils appelaient déjà « la Grande Terre » sauf qu’ils y allaient à pied en s’arrêtant souvent aux nombreux bistrots du chemin (Les Truies, les Errants…. )
Cela donna des idées aux Primituriens qui commencèrent à en faire autant mais plutôt pour aller chercher de la main d’oeuvre pour travailler dans les sillons (la terre à l’époque était encore plus basse qu’aujourd’hui !)
La vie ainsi se déroula pendant un temps indéterminé (il n’existait pas encore) jusqu’au jour où, toute la population des géants de l’époque fit, par un besoin naturel pressant et abondant, monter rapidement le niveau de la mer.
Groix devint alors une île. Le Chemin de la Grande Terre et ses auberges disparurent, le problème du renouvellement de la population se posa.
Personne ne voulait envisager de quitter sa couette ou sa plage. Et c’est alors qu’un évènement ,somme toute banal , allait changer toute la vie de l’île .
Un homme et une femme (chabada bada, chabada bada) des deux clans se rencontrèrent par le plus grand des hasards au pied du menhir « frontière »
On ne sait pas ce qu’ils cherchaient mais ce qui est certain aujourd’hui c’est qu’ils se sont trouvés beaucoup de points communs. Elle aimait la couette et il aimait le sable. Pour les sillons, ils n’abordèrent pas un sujet qui aurait pu créer une polémique dès le début et laissèrent faire le temps. On a vu ce qu’il en advint.

Ils allèrent donc au Trou de l’Enfer. Il sauta par dessus (c’était la coutume pour les deux clans) et une grotte leur permit, à l’abri de tous, de faire plus ample connaissance.
Le résultat de cette idylle prit forme quelques mois plus tard par des jumelles qui firent la joie des parents mais pas celle de la population. Cette affaire devint très vite un « casus belli »comme aurait dit Jules César beaucoup plus tard.
Il était inconcevable qu’un gars de Primiture épousât une fille de Piwisi (et vice versa !)
L’affront devait se laver. Qui avait enfreint le loi ? (non écrite, car on n’avait pas encore inventé l’alphabet, on l’écrirait plus tard avec un beau décret d’application)
Alors les chefs se réunirent.
Oui vous avez bien lu : les chefs. Déjà ils avaient inventé cette catégorie de personnages qu’ils choisissaient selon des critères très variables (poids, taille, couleur des cheveux, nom de famille, grande gu…le, celui qui avait le plus de sous…., pas forcément le plus intelligent ou le plus compétent, ces deux mots n’existaient pas encore dans le vocabulaire local.)
Que décider ? Le mot guerre n’existait pas encore lui non plus (quel pauvre vocabulaire !) mais ce qui y ressemblait le plus, c’était le sport, ce qui n’a pas changé d’ailleurs. On allait donc faire une compétition et les vainqueurs auraient sinon une médaille du moins l’Honneur sauf. C’est beau l’Honneur, on ne peut en plus l’employer à toutes les sauces, comme disait mon grand père (celui du « bon temps »)
Il fallut trouver un sport que personne n’avait jamais pratiqué pour que les chances soient égales. Les chefs décidèrent… de ne rien décider et de créer une commission qui décida de faire un sondage pour que la population propose le sport à choisir. Il serait toujours temps après de décider entre chefs, la population étant déjà très versatile et oubliant vite, on pourrait toujours le moment venu, en fonction des circonstances, changer de sport.
En fait, ils avaient inventé la procrastination (voir le Larousse)
Comme les résultats donnèrent une égalité parfaite de votes nuls, on s’en remit au hasard, celui qui fait parait-il bien les choses.
Et c’est alors qu’un beau matin (voir météo précédente) une sorte de couette blanche apparut à l’horizon en grandissant au fur et à mesure qu’elle s’approchait de l’île et le bateau (car s’en était un) vint s’arrêter sur la plage de sable fin.
C’était la première fois que les Groisillons voyaient ce genre d’engin. Son équipage, qui était polyglotte, leur expliqua son fonctionnement et surtout, à quoi il pouvait servir.
En quelques jours, la pêche n’eut plus aucun secret pour eux. (L’école de pêche de Port Lay , c’est une autre histoire)
C’est alors qu’une voix s’éleva dans la foule :
"Celui qui pêchera le plus de poissons aura gagné" !
Les chefs poussèrent un grand soupir et décidèrent… de construire des usines.
La suite vous la connaissez bien sûr.
Beaucoup de marées sont passées depuis ce temps mais le menhir de Kermario est toujours là et les mariages entre Piwisiens et Primituriens souvent commentés.
Mais les vieux continuent de parler du « bon temps », celui de la pêche au thon des pardons, des lavoirs, des tempêtes aussi, mais c’était quand même « le bon temps »

Laissons les rêver mais en fait …….. Si c’était vrai ?

Jean-Claude Le Corre, Groix, 29 novembre 2015