Histoire : " Notice sur l’île de Groix " de 1822

En feuilletant les archives du blog d’Anita, à la date du jeudi 2 juillet 2015, j’ai trouvé un article qui a attiré mon attention. Est-ce le titre : " Récolte du goémon " ou la peinture de Gauguin qui m’ont fait aller plus loin ou peut être une référence soulignée : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/... qui m’a amené sur le site de la Bibliothèque Nationale.

(Le Miroir des spectacles du 22 décembre 1821)

J’ai alors découvert que celle-ci possédait trois livres de poèmes écrits entre 1816 et 1822 par un certain Alexis de Saint Michel :
De 1814 : La guerre de Thura, poème imité d’Ossian ; Vers à Elma ; Imitation d’Anacréon.
De 1820 : Fingal,poème d’Ossian et autres poèsies galliques en vers français
De 1822 : La Vierge de Groa, poème précédé d’une notice sur l’île de Groix suivi d’autres poésies
Faute de pouvoir me procurer ce livre j’ai effectué des recherches qui m’ont amené à une revue intitulée " Le Miroir des spectacles, des lettres ,des mœurs et des arts ".
Une annonce du 22 décembre 1821 présente l’ouvrage et surtout une critique en 2 parties ( 2 et 22 février 1822) donne un aperçu de la vision de l’île et de ses habitants qu’avait l’auteur sans oublier le fameux poème de " La vierge de Groa "._

Ce texte m’a intéressé car, en effet, depuis Dubuisson-Aubenay (premier visiteur du pays en 1636) qui en avait fait une brève mention dans son " Itinéraire en Bretagne ", on ne retrouve quasiment aucun texte sur l’île mis à part le dictionnaire d’Ogéé en 1779. Il faudra attendre le livre du Docteur Vincent, " L’île de Groix autrefois " de 1895 pour commencer à en connaitre un peu l’histoire.
C’est dire l’intérêt que peut avoir cette notice citée d’ailleurs par le Docteur Vincent dans sa Bibliographie (La vierge de Groix, poème en 12 chants inspiré par le menhir de saint Sauveur ; auteur inconnu).

Voici ce que cette revue parisienne et son critique littéraire nous apprend de cette histoire mais avant il est bon de faire un petit point sur Groix ces années-là.

Depuis 1815 et la fin de l’Empire la paix est enfin revenue sur le pays pendant la Restauration (Louis XVIII et de Charles X, 1814-1830).
Groix mène une vie sans histoire au large de Port Louis. Les hommes sont pêcheurs et les femmes cultivent sur leurs sillons essentiellement du blé et de l’orge.
Un état de l’île dressé en 1819 par son abbé, le Recteur Le Livec mentionne une population de 2614 individus (2757 habitants en 1822).
Le maire de 1816 à 1827, le menuisier Julien Kersaho, dans un rapport destiné à la préfecture note lui aussi l’absence de port de refuge. (La décision de construire le premier port de l’île à Port Lay ne sera prise qu’en 1830).

On compte, en 1820, 105 chaloupes de pêche non pontées, jaugeant au maximum 6 tonneaux. Les groisillons s’adonnent tous à la pêche à la sardine et de plus en plus remplacent les bellilois dans le cabotage de la sardine en vert. Des presses, (ancêtres des usines) fonctionnent sur l’île à Port Lay, Port Tudy et Port Mélite.

Dans la rade de Lorient, l’île Saint Michel (à l’origine de l’histoire de Groix) devient en 1821 un lazaret de 500 places pour isoler les marins de retour de campagne et touchés par des maladies contagieuses ( choléra, typhus … ).

Le Miroir des spectacles du 3 février 1822 :
LA VIERGE DE GROA

Poème suivi d’autres poésies par M. de St Michel ; vol.in-12, 4 fr. avec 2 figures, chez tous les libraires.

Avant de parler du poème de M.de St Michel, je dois faire connaître le pays où l’auteur en a placé l’action.
En général, on s’occupe plus en France de l’extérieur que de l’intérieur ; les antiquités d’Herculanum sont mieux connues de nos savants que celles de Paris et la géographie, comme la science, ses alcades de Molorido. Voilà pourquoi, sans doute, plusieurs de nos lecteurs seront étonnés d’apprendre qu’il existe non loin de Lorient, canton de justice du Port-Louis, une île qui mérite de fixer l’attention de tous les voyageurs.
C’est l’île de Groix, autrefois Groa, devant laquelle Jules César fut arrêté six mois par le courage des insulaires, et dont la conquête eut tant d’influence sur l’entière soumission des Gaules. Il est probable que cette île avait alors plus d’étendue qu’aujourd’hui, car sa longueur n’est que de deux lieues et sa largeur de 1200 toises. Sa population ne d’élève pas à plus de 3000 âmes.
Mais si l’île de Groix ne présente que peu d’étendue, elle n’en est pas moins remarquable sous le rapport de ses antiquités, de ses rochers sauvages et surtout du caractère de ses habitants.

S’il faut en croire M. De St Michel, les Groisiens sont doux, polis et toujours de bonne humeur, même dans l’intérieur de leurs ménages ; ils conservent une éternelle reconnaissance du moindre bienfait, et leur magnanimité va jusqu’à oublier une offense, et la politique n’enfante entre eux aucune querelle. Enfin, ils sont bons pères, bons époux et maris fidèles. Leurs femmes y donnent aussi l’exemple des mêmes vertus. On voit que ce pays n’est pas encore arrivé à l’état de civilisation du reste de la France, et qu’il présente autant de singularités morales que de sites romantiques.

La plupart des mariages sont dans l’île de Groix la suite inévitable d’une fréquentation préliminaire. Un jeune homme n’a pas besoin de parler aux parents pour demander la main de celle qu’il aime, il n’a qu’à prolonger ses visites un peu plus avant dans la nuit, si on les tolère c’est signe qu’on ne s’opposera pas à son bonheur ; mais si après avoir fait de cette manière une cour assidue à la jeune personne, l’amant refusait de devenir époux, il serait à jamais déshonoré. Les Groisiens appellent cela aligoter ; cet usage est tellement reçu parmi eux et ils le regardent comme si innocent que les deux futurs aligotent en présence des parents et des voisins.

Les Hollandais, les Flamands et les Anglais ont vainement voulu tour à tour s’emparer de l’île de Groix. La tentative que firent ces derniers en 1696 échoua par la ruse d’un curé qui, ayant réuni toutes les femmes de l’île, les fit habiller de bleu et de rouge, en forma des corps d’infanterie et de cavalerie et le fit manœuvrer toute la journée de positions en positions. Les Anglais, trompés par le déguisement de ces nouvelles amazones, crurent que l’ile était défendue par une garnison nombreuse et reprirent le large.
En 1794, la ruse de ce curé fut parodiée par le commandant d’armes qui, pour prévenir une semblable attaque, fit couvrir de draps blancs un grand nombre de meules de foin et de paille de manière à figurer un camp redoutable.
Le sol de l’île est très fertile, l’air y est pur, les habitants parviennent à la vieillesse sans connaître la caducité. Mais fidèles à la routine de leurs pères, ils ont horreur de toute espèce d’innovation. Ce sont autant de solitaires au milieu de vingt millions d’âmes.

Dans un second article, j’examinerai le nouvel ouvrage de M. de St Michel. Ce jeune littérateur, déjà connu par son poème de Findal, paraît digne de marcher sur les traces de nos meilleurs poètes.

Ce premier article amène quelques réflexions. Il semblerait que l’auteur " connaisse " ‘île de Groix en ce qui concerne sa géographie et quelques épisodes de son histoire même s’il se trompe dans les dates. La ruse du Recteur en déguisant les femmes ne date pas de 1696(Destruction par les Anglais de la chapelle de Locmaria et mise à sac de Primiture )mais de 1703.
Sans oublier que l’auteur est un poète, le lecteur devra aussi sans doute relativiser un peu le portait idyllique qu’il fait des groisiens.
Par contre concernant les mariages et le mot aligoter, il s’avère que ce mot était bien employé autrefois à Groix et il peut se traduire par : badiner ou faire des agaceries (Parlé breton de Groix Academia-Celtica). Un autre dictionnaire (Godefroy 1901) laisse penser qu’il pourrait venir de arrigoter : caresser amoureusement.

Jean-claude Le Corre
Groix - Octobre 2019